De tout à propos de la souffrance

janvier 8, 2012

Parution d’un livre important pour le développement de l’algonomie

Filed under: Uncategorized — robertdaoust @ 10:07

Jean-Christophe Lurenbaum a publié à l’automne 2011 Naître est-il dans l’intérêt de l’enfant ? – Idéologie de reproduction versus Non-souffrance. Il s’agit d’un livre important pour le développement de l’algonomie, non seulement à cause de la valeur intrinsèque du livre, mais aussi parce que cette publication constitue une première collaboration entre deux personnes intéressées à « créer une première organisation mondiale uniquement consacrée à l’étude et à l’allègement de la souffrance » (comme il est dit en page 4). L’auteur s’est associé à moi, Robert Daoust, de Algosphère, pour publier et diffuser le livre.

Jean-Christophe soutient que deux valeurs-racines sont  en conflit dans l’histoire du monde, la valeur de vivre (ou de se reproduire) et la valeur de ne pas souffrir (ou d’être heureux). Le livre s’attarde en particulier aux problématiques reliées à la reproduction ou au maintien de la vie : contraception, avortement, stérilisation volontaire, homosexualité, culte des esprits des morts, matriarcat, patriarcat, féminisme, mutilation génitale, nouvelles technologies de reproduction, darwinisme, assistance au suicide, droit à la mort choisie, droit de ne pas naître… L’ouvrage souligne également l’arrivée relativement tardive mais croissante des idées de non-souffrance : le bouddhisme, l’épicurisme, la recherche du bonheur, l’utilitarisme, le bien-être animal, l’anesthésie, la gestion de la douleur… L’auteur préconise de déconstruire l’idéologie de la reproduction, qui a dominé dans nos sociétés jusqu’à présent avec des conséquences trop souvent préjudiciables, et de promouvoir à sa place une culture de non-souffrance, une culture qui pourra se perpétuer (se ‘reproduire’) en se rattachant à la notion de « conscience universelle ». Une telle culture, en donnant plus de valeur à la non-souffrance qu’à la vie, permettrait à certains êtres d’exercer sans entraves leur droit de ne pas naître, de ne pas se reproduire, ou de mourir comme souhaité. Plus généralement, une telle culture permettrait à nos sociétés de favoriser davantage le bonheur de tous les êtres.

Ce livre est à inscrire parmi les Ouvrages précurseurs pour une algonomie, parce qu’il parle de la souffrance dans une perspective vaste et systématique et parce qu’il préconise l’allègement de la souffrance comme priorité morale et sociale. De plus, l’approfondissement que le livre effectue au plan historique et philosophique du rapport entre la valeur de vivre et de celle de ne pas souffrir constitue un nouvel apport théorique précieux pour l’algonomie.

J’ai personnellement quelques suggestions pour contribuer si possible à l’amélioration de cet apport théorique. Aux pages 114 et 115, les valeurs de reproduction et de non-souffrance sont posées comme valeurs-racines, fondamentalement conflictuelles, supérieures à toutes les autres, et déterminant, avec toutes les valeurs secondes qui leur sont rattachées, deux continents de valeurs qui seraient seuls existant dans l’histoire du monde. Opérer une telle réduction est utile pour exposer un point de vue, mais c’est aussi prêter flanc aux attaques de tous les autres points de vue qui en ressentent l’impérialisme conceptuel. On peut comprendre qu’il importe ‘algostratégiquement’ que la thèse de Jean-Christophe Lurenbaum soit posée axiologiquement, mais alors il faut vivre avec les attaques des opposants, et il est de bonne guerre de minimiser ces attaques. Dans cette optique, je ne crois pas qu’il soit nécessaire ou juste de poser des valeurs-racines et des continents porteurs de valeurs conflictuelles comme on le fait pages 114 et 115. Je pense qu’il serait suffisant de montrer sous quels aspects particuliers les valeurs de reproduction et de non-souffrance sont en opposition. Je ne crois pas non plus qu’il soit algostratégiquement sage de réduire à une opposition, uniquement, la relation entre la valeur de la reproduction et celle de la non-souffrance. La réalité est plus nuancée et plus complexe que ça, de sorte que, si on tient mordicus à faire valoir comment cette relation consiste en une opposition à tout crin, il faut effectuer deux opérations quelque peu abusives et dont il vaudrait mieux se passer. Il faut d’une part définir la vie, de façon réductive, comme un « processus de réplication », un fait neutre mais vu à travers une distorsion idéologique comme positif, c’est-à-dire comme « ce qu’on cherche à tout prix », ce qui permet alors d’affirmer que l’idéologie de la reproduction est la source de tous les maux. D’autre part il faut définir la souffrance, de façon réductive, comme « ce qu’on cherche à éviter », c’est-à-dire un phénomène axiologiquement toujours mal, ce qui permet d’affirmer alors que la non-souffrance est toujours une bonne chose. Il serait plus approprié, je pense, de dire à propos de la vie que c’est un contenant qu’on trouve bon en général parce que les bons contenus y dépassent souvent les mauvais, mais que trop souvent aussi c’est le contraire, et qu’alors la vie est pire que la mort. Par ailleurs, à propos de la souffrance, je pense qu’il faut la voir elle aussi comme un fait neutre, auquel on peut accorder diverses valeurs. C’est pourquoi l’expression « non-souffrance » me parait davantage nuisible qu’utile : dans notre monde la non-souffrance totale serait probablement la mort et la mort serait probablement un mal (par exemple par rapport à une vie qui admettrait un peu de souffrance et qui déborderait de valeur). S’il faut parler des choses axiologiquement, je pense qu’il vaut mieux employer des termes moralement étiquetés. Ainsi on pourrait dire quelque chose comme : deux valeurs déterminantes sont souvent en conflit dans l’histoire du monde, vivre à tout prix et ne pas trop souffrir, et alors, face à un tel conflit, il vaut mieux favoriser une culture de conscientisation contre la souffrance excessive (et pour le bonheur) plutôt qu’une idéologie aliénante de la vie (et de sa reproduction).

Par ailleurs, il me parait y avoir matière à contestation quant à certains propos du chapitre 5 intitulé « Le bouddhisme : début de l’ère de non-souffrance ». D’abord, il semble aberrant, si on s’en tient aux simples faits, de parler d’une ère de non-souffrance qui aurait déjà commencé. Ensuite, il est contestable, d’un point de vue herméneutique, que «  Le bouddhisme a comme valeur fondamentale, et unique objectif, l’extinction de la souffrance des êtres sensibles » (page 76). Les anciens textes bouddhistes accordent certes une place de premier plan à la question de la souffrance, mais c’est toujours en fonction d’une valeur plus fondamentale et d’un objectif plus suprême : le nirvana, l’état d’être parfait et ineffable où s’éteignent tous les états d’être imparfaits et conditionnés (l’esprit, selon l’ancienne philosophie en Inde, connaît une involution dans la matière, dans la souffrance d’innombrables naissances, et le salut réside dans une évolution hors de la matière). Pour quiconque ayant l’intuition qu’il faut un domaine d’action pour s’occuper de la souffrance, la tentation est grande, devant les quatre nobles vérités sur la douleur enseignées par Gautama, de faire remonter jusqu’à lui l’apparition de l’algonomie. Cependant, du strict point de vue de la définition qu’on peut donner actuellement de l’algonomie, la doctrine bouddhiste ne se qualifie pas comme algonomique, malgré son intérêt déclaré pour la souffrance, car elle ne s’occupe pas de toute la souffrance et de rien que la souffrance : ses conceptions religieuses, philosophiques ou psychologiques délimitent et prédéterminent comment elle aborde la nature, l’origine et le remède de la souffrance. On peut espérer toutefois que le bouddhisme, tout comme le christianisme et d’autres systèmes de pensée où la souffrance occupe une place de premier plan, apportera beaucoup à l’algonomie moderne. Enfin, au chapitre des contestations relatives au chapitre 5, voici trois questions reliées au concept, par ailleurs indispensable, de « conscience universelle ». Est-il exact que ce concept soit surtout redevable au bouddhisme alors que, dans bien des cultures, les gens semble-t-il sont appelés à dépasser leur conscience individuelle? Faut-il comprendre ou définir ce concept seulement « au regard de la souffrance » alors que ce sont tous les aspects de la vie de l’esprit qui sont universellement partagés? Ce concept peut-il suffire à pallier la non-reproduction de la culture de non-souffrance et ne faudrait-il pas plutôt assurer une reproduction des mèmes algonomiques par la mise en place d’une discipline procurant à ses bénéficiaires un avantage évolutif darwinien?

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